Les limites du journalisme pluri-média : témoignage.

Polyvalent, multitâche mais… ignare

Par Erwan Alix

Une conversation au parc dimanche dernier m’a rappelé une des grandes problématiques du journaliste web orienté info locale. Mon employeur me demande d’être polyvalent et multitâche. Je m’efforce de l’être. Mais quand je tombe sur un sujet technique et pointu, me voici fort dépourvu…

Les importantes transformations d'un quartier constituent une info difficile à traiter pour un journaliste dans un modèle low-coast. Merci à MrFenwick pour la photo en Creative Commons.

Les importantes transformations d’un quartier constituent une info difficile à traiter pour un journaliste dans un modèle low-coast. Merci à MrFenwick pour la photo en Creative Commons.
C’est donc parti d’une conversation au parc. Mon fils avait fortuitement retrouvé un camarade de classe aux jeux du Thabor. Lorsque j’eus fini de faire l’autiste avec mon téléphone 3G assis sur un banc, j’entamai le dialogue avec le père qui, comme moi, emmenait le fiston s’ébrouer tandis que madame vaquait.

Après avoir évoqué le temps, l’école, les mérites de la vie en centre-ville, nous vînmes à dévoiler nos professions. Aussitôt que j’annonçai mon état, il me lança la formule magique annonciatrice de sujet à embûche : « Tiens vous qui êtes journaliste, vous devez être au courant… » Et là il m’expose son sujet de préoccupation qui fait jaser son quartier.

En l’occurrence il s’agit d’un vaste projet immobilier dans le centre de Rennes. L’ancien siège du Crédit Agricole va être transformé en logements. Le tout va être aménagé, des bâtiments vont être construits, dont certains compteront plus de dix étages. Les riverains se sont déjà constitué en comité pour protester qui contre les immeubles trop hauts qui risqueraient de nuire à l’ensoleillement du square voisin, qui contre les places de stationnement aérien trop peu nombreuses, qui contre l’étude de répurgation qui ne serait pas faite correctement…

Pour un journaliste sur un site d’info locale, c’est évidemment un bon sujet. Mais il est difficile de le traiter à sa juste valeur. Mes journées comptent un nombre limité d’heures, j’ai 36 000 choses à faire, plusieurs villes à gérer, et je dois être d’un pragmatisme à toute épreuve pour maintenir mes missions à flot.

Autant dire que je ne peux pas me pencher sérieusement sur les études d’ensoleillement (il paraît pourtant qu’ils ont pris le 21 juin comme référence !), et encore moins celles de répurgation. La seule chose envisageable est de tendre le micro, être le lieu du débat. Mais comment arbitrer ? Comme pour le trafic des bus ou la ligne de métro, ce sera la parole docte des techniciens de la Ville contre celle chargée d’émotion des riverains. Un dialogue souvent impossible où les partisans sont taxés d’intérêts cachés et de surdité dédaigneuse, et les opposants aussitôt soupçonnés d’être NIMBY (acronyme de « not in my backyard », pas dans mon arrière-cour)…

Arbitrer un tel débat nécessite des compétences et des moyens. Le journaliste web, lui, dans son media low-cost, ne les aura pas toujours. Sa polyvalence lui permet d’aborder de nombreux sujets, mais d’en approfondir aucun. Impossible de prendre le temps de plancher sur un tel dossier. Au mieux peut-il compter les coups ou compter sur son réseau pour trouver un expert indépendant.

Les voies de rentabilité des médias on-line se dessinent toujours avec des structures rédactionnelles hyper légères. C’est le prix de la gratuité. Cela pose une vraie question pour la qualité de l’info locale et hyperlocale. Sur ces sujets techniques d’urbanisme, de finances locales, qui fera la part des choses entre le discours des experts et les arguments des opposants ? Pas le journaliste, qui n’en aura que rarement le temps, et les compétences.

Photo d’illustration par Mr Fenwick

Une réflexion sur “Les limites du journalisme pluri-média : témoignage.

  1. stan dit :

    demandez à votre interlocuteur s’il est prêt à payer pour avoir une enquête et un reportage neutres sur ce projet de réaménagement. Si la réponse est OUI, organisez une souscription locale destinée à financer votre travail. Lorsque vous aurez atteint la somme nécessaire (1000/2000€ ?) vous pourrez demander à votre rédac. chef de vous missionner.

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